
2. Cinq chiffres à retenir : ce que le clientélisme coûte à la Nation
Aux objections de circonstance — « il y a plus urgent » —, la tribune répond par cinq chiffres, à lire « lentement ».
5 % du PIB. C’est le niveau atteint par les dépenses fiscales — exonérations, incitations, régimes dérogatoires — contre moins de 2 % en 2017. Soit environ un tiers des recettes fiscales, et trois fois le budget de la santé. Plus de 75 % de ce manque à gagner se concentrent dans les mines, le pétrole et l’industrie. « L’État renonce chaque année, au profit d’un petit nombre d’opérateurs, à des ressources qui suffiraient à financer trois systèmes de santé. » (Banque mondiale, juillet 2025.)
5,3 milliards USD. Les pertes cumulées des entreprises du Portefeuille entre 2014 et 2023. « Ces entreprises détiennent nos mines, nos aéroports, notre électricité, nos transports : elles devraient être les premières contributrices du Trésor. Elles en sont devenues les premières charges. » (Banque mondiale, mars 2026.)
3 milliards USD par an. Les importations alimentaires d’un pays qui possède l’une des plus vastes réserves de terres arables du monde. « Chaque dollar ainsi dépensé est un salaire versé à un paysan étranger plutôt qu’à un paysan congolais. »
41,8 %. La proportion d’enfants en retard de croissance. Ce chiffre, prévient-il, « ne mesure pas seulement une souffrance présente : il mesure une capacité d’apprentissage définitivement amputée, donc une productivité nationale perdue pour trente ans ».
36 gouvernements depuis 1960 : sept sous la Première République, vingt-quatre sous la Deuxième, davantage encore sous la Troisième, sans compter les remaniements. « Aucune politique publique sérieuse ne survit à une telle chaise musicale politique. »
Et cette conclusion, à laquelle rien ne résiste : « Aucun de ces cinq chiffres n’est le produit d’une fatalité géographique, climatique ou historique. […] Tous les cinq sont le produit de décisions humaines prises par des personnes nommées, et par conséquent tous les cinq sont réversibles par d’autres décisions prises par d’autres personnes, mieux choisies et mieux tenues. »
3. Quatre miroirs de l’échec
Kinshasa, capitale des travaux éternels
Le sénateur convoque d’abord la capitale. Les chantiers routiers s’y succèdent depuis soixante ans ; les routes se dégradent en quelques mois. Ce n’est pas un mystère : les marchés sont attribués « dans l’opacité à des intermédiaires liés à des cercles politiques », qui sous-traitent ensuite à des entreprises réelles en prélevant leur marge ; les matériaux souffrent d’un prix rogné par la cascade des commissions ; des forfaits sont imposés hors de toute mercuriale, si bien que « le prix du kilomètre construit à Kinshasa n’a plus de rapport avec le prix du kilomètre construit ailleurs dans la sous-région ».
Il pointe l’absence de vue d’ensemble : la chaussée est bitumée sans drainage, et la première saison des pluies l’emporte ; la voirie « nagera dans les eaux de ruissellement, de fuites de la REGIDESO, ou des eaux usées des ménages et industries, faute de réseaux de drainage ; les ouvertures des tranchées seront fatales à la vie de l’ouvrage, car les galeries techniques n’avaient pas été prévues pour les passages des câbles et des tuyaux ». Chaque nouvelle couche de bitume devient « une nouvelle opportunité de surfacturation », sans que les comptes précédents n’aient été rendus.
Pendant ce temps, note-t-il, les acteurs publics « reconnaissables aux drapeaux frappés des logos de leurs partis ou de leurs groupes politiques » et les bailleurs de fonds se disputent études, exécutions, contrôles et surtout inaugurations. « Chacun veut sa photographie devant le ruban. Personne ne veut de l’audit trois ans plus tard. » Et l’auteur pose la question qui, à Kinshasa, met tout un boulevard mal à l’aise : « Où se trouve, dans cette répartition, la part de la population qui paie l’impôt et roule sur ces routes ? »
L’Est, saboté de l’intérieur
L’ancien gouverneur de la Province Orientale et de l’Ituri parle ici d’un territoire qu’il a arpenté. Il décrit « des administrations parallèles » — sécuritaires, économiques, communautaires, parfois judiciaires — qui « imposent leurs propres règles, instituent des nouvelles républiques de fait à des populations qui, elles, continuent de se réclamer de la République ».
Il rappelle, sans détour, qu’« en cet été 2026, le mécanisme de vérification du cessez-le-feu peine encore à se déployer et les occupations du territoire congolais par des Congolais agissant sous mandat du voisin rwandais se poursuivent ». Un accord « pris en otage par des belligérants militaro-politiques », adopté sans que « une administration locale compétente et présente, ou une population laissée pour compte, n’aient l’occasion d’en décider ».
C’est ce constat qui a donné naissance à son PLAN GÉNÉRATION EST-RDC 2050, inspiré dans sa méthode du Plan Marshall : reconstruire par les infrastructures, l’emploi et le retour de l’État administratif, plutôt que par la seule addition d’accords politiques. Et sa question résonne comme un glas : « Comment réussir un tel plan quand les postes clés reviennent à des affidés qui n’ont jamais vécu les souffrances des populations de l’Est — ou, pire, à ceux qui les provoquent ? »
Le pétrole transfrontalier, un contre-exemple permanent
À l’ouest, la RDC a déposé le 11 mai 2009, auprès de l’ONU, une demande de délimitation et d’extension de son plateau continental atlantique. L’Ordonnance n°24/021 du 30 décembre 2024 a ensuite fixé les modalités de l’exploitation commune avec l’Angola, notamment du bloc 14, hérité d’une délimitation de 1969 antérieure à la Convention de Montego Bay. « Sa mise en œuvre doit faire l’objet d’un suivi rigoureux du Parlement », prévient le sénateur. Et il ajoute, dans une formule qui vaut engagement : « Ratifier sans examiner reviendrait à valider a posteriori des concessions que nous n’avons jamais discutées. »
D’un océan au lac Albert, la même incapacité. Il rappelle avoir posé le dossier du Graben Albertine sur la table des députés nationaux dès 2008. À la place, « des distributions de droits à des amis des cercles du pouvoir, lesquels ont thésaurisé les blocs pétroliers pendant plus de vingt ans sans jamais y forer un puits, avant de faire payer au Trésor des centaines de millions de dollars d’indemnisations ». Une phrase, presque un aphorisme : « Nous avons ainsi réussi ce prodige de perdre de l’argent sur un pétrole que nous n’avons jamais produit. » Sa règle est simple, et il la revendique sans hostilité : « Une Realpolitik équilibrée, c’est-à-dire pour dix investissements de nos voisins chez nous, cent investissements congolais chez eux. »
La terre : l’agriculture et l’habitat
Les ministres de l’Agriculture, « plus de 50 ? », se sont succédé à un rythme tel qu’aucun n’a mené sa politique jusqu’au bout ; la plupart n’avaient reçu aucune formation agronomique. Résultat : « des projets fantômes financés puis oubliés, des intrants de mauvaise qualité distribués à contretemps, un Programme national de sécurité et de développement agricole saboté avant d’avoir produit ses effets ». Famines récurrentes, dépendance alimentaire, déforestation « accélérée par une agriculture de survie », crédits carbones « dont les retombées demeurent virtuelles depuis vingt-cinq ans » — tout, écrit-il, procède de la même cause. Avec cet avertissement essentiel : « Manger n’est pas seulement une affaire de quantité, c’est d’abord une affaire de qualité, car une population mal nourrie ne produit pas d’expertise, quel que soit l’argent investi dans ses écoles. »
L’habitat n’est pas mieux traité. Kinshasa, Bukavu et bien d’autres villes doublent de population tous les vingt ans ; bidonvilles, inondations et effondrements se multiplient faute d’un cadastre fiable et de normes appliquées. Le Schéma d’orientation stratégique de l’agglomération kinoise 2014 — SOSAK (library.expobetonrdc.com) est « superbement ignoré dès qu’il gêne un intérêt » ; les terrains publics vont aux alliés politiques, si bien que l’État « se retrouve, dans ses propres villes, dépossédé de tout espace où construire une école, un centre de santé, un parking, un marché, un parc de jeux, un espace vert, une occupation intelligente des emprises… ». Sa mise en garde a la sécheresse d’un plan d’urbaniste : « La ville n’est pas le village : elle ne pardonne pas l’improvisation, parce que l’erreur y est irréversible et se paie en vies humaines, en investissements privés et publics perdues. Demain, six Congolais sur dix y vivront. »
4. Trois profils, un seul gouvernail
Sortir de ces impasses suppose, écrit-il, d’accepter que gouverner un État moderne réclame des compétences distinctes, aujourd’hui confondues. Il en distingue trois — auxquels s’ajoute un quatrième que la situation sécuritaire rend indispensable.
1. L’homme politique pense à la prochaine élection. Horizon utile : cinq ans, parfois moins. Il distribue biens et faveurs pour bâtir sa coalition. Ce n’est pas condamnable en soi, mais quand ce profil occupe seul tous les leviers, il devient « structurellement un leader du sensationnel, donc de l’inertie : il annonce plus qu’il n’exécute, il inaugure plus qu’il n’entretient ».
2. L’homme d’État pense à la prochaine génération. Horizon : quinze à quarante ans — « exactement la durée d’un barrage, d’un corridor ferroviaire, d’une réforme foncière ou d’un système éducatif ». Il accepte le coût politique d’une décision dont un autre recueillera le bénéfice. C’est « un leader transformationnel, parce qu’il agit sur les structures économiques, sociales et culturelles plutôt que sur les apparences ».
3. Le technocrate pense au prochain résultat mesurable. « Une élite expérimentée, formée, capable de traduire une intention politique en cahier des charges, en calendrier, en budget et en indicateur de suivi. » Il sait ce que coûte réellement un kilomètre de route, ce que vaut réellement un gisement, ce que produit réellement un hectare. Et pourtant, « il reste marginalisé chez nous, alors même que la clé de nos défis est entre ses mains ».
4. L’expert militaro-administratif apporte ce que trois décennies de conflit ont rendu indispensable : « la discipline d’exécution, la culture de la sécurité, la capacité de faire fonctionner une chaîne de commandement en situation de crise et de reconstruire une administration là où l’État est revenu après la guerre ».
Bamanisa Saïdi les veut tous les quatre, à la même table, sans confondre.
« Tant que le « logiciel mental collectif » restera celui de l’échine courbée et du fameux « le Chef ne s’est pas encore prononcé », rien ne bougera, quels que soient les organigrammes. » Et cette formule, tranchante : « L’ethnocratie produit des « ventriotes », c’est-à-dire des militants dont l’horizon politique s’arrête à leurs besoins immédiats ; la démocratie prise en otage produit des promesses.
Ni l’une ni l’autre n’a jamais produit une route, une école ou une récolte. »
Rédaction |TOP243NEWS
